La Rose d’or (XII)

Je rêve à toi, couché sur la haute falaise,
A l’ombre d’un pommier, le long du seigle mûr.
La mer, rosée encore et du plus tendre azur,
Frémit comme une vierge au soleil qui la baise ;
La mer à peine bleue, et rose de l’éveil,
Laisse errer sur son corps les lèvres du soleil.

Je rêve que je vois planer deux nobles cygnes.
Ils suspendent leur vol en palpitant un peu ;
L’air exquis du matin les pénètre de bleu ;
Et je regarde, avec mes prunelles indignes,
Dans le jour grandissant le pur saphir des eaux
Azurer de reflets ces merveilleux oiseaux.

Je rêve que je vois deux Esprits de lumière,
Paisibles, s’approcher de la terre en rêvant.
Leurs chastes robes d’or tourbillonnent au vent.
Un parfum de bonté, de grâce, de prière,
S’exhale des Esprits légers et bienheureux ;
Et, penchés l’un vers l’autre, ils murmurent entre eux.

Ils murmurent entre eux, les deux êtres de gloire.
« O mon âme, dit l’un, contemple ces moissons !
J’entends chanter en moi de lointaines chansons ;
Terre, je te bénis. Ma pieuse mémoire
Garde le souvenir de tes plus humbles fleurs,
Où brilla la rosée amère de mes pleurs. »

En souriant répond le plus beau des deux anges :
« Le Ciel m’avait laissé de trop cuisants regrets ;
Mais j’aimais, comme toi, la mer et les forêts.
La prière des fleurs se mêlait aux louanges
Qui, plus haut que la terre et que l’espace bleu,
S’élevaient de mon cœur vers le cœur de mon Dieu. »

Les deux êtres divins soupirent sans tristesse.
« J’ai rêvé bien souvent, dit enfin le premier,
Le long du seigle mûr, à l’ombre d’un pommier,
Qu’un jour tu me rendrais tendresse pour tendresse.
Je bénissais un mal qui m’enivrait de toi ;
Dans mes yeux, tu l’as dit, resplendissait ma foi. »

« Tu m’appelais ta vie et l'âme de ton âme,
Reprend avec lenteur l’ange plus gracieux ;
Mais moi, que tourmentait la vision des Cieux,
J’ai voulu t’arracher au sombre lac de flamme.
Je t’aimais, ô mon frère, et je t’ai fait souffrir,
Afin que notre amour pût librement fleurir. »

Et celui qui jadis, sur la haute falaise,
Rêvait à son aimée en face de la mer,
S’écrie éperdûment, tandis qu’ils fendent l’air :
« Lèvres, je vous respire ; ô cheveux, je vous baise !
Ailes, vous palpitez dans mes ailes ; beaux yeux,
Si j’ai souffert par vous, je vous possède mieux...

« Viens, mon âme, la mer céleste nous appelle.
Au-dessus de l’eau bleue et des blondes moissons,
Fuyons vers le soleil. » L’autre chante : « Unissons
Nos voix à cette voix, si profonde et si belle,
Que le vent du matin porte vers le Béni ;
Viens, et que notre joie emplisse l’infini ! »




Auteur: Maurice Bouchor
Recueil: Les Symboles
Poèmes de 1888-1895





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