III
Oui, mon cœur et ma vie !
Et je sais bien,
Ô chère inassouvie,
Que ce n’est rien !
Ah ! si j’étais la rose
Que le soir brun
En souriant arrose
D’un doux parfum ;
Si j’étais le bois sombre
Qui sur les champs
Jette au loin sa grande ombre
Et ses doux chants,
Ou l’onde triomphale
D’où le soleil
Sur son beau char d’opale
S’enfuit vermeil ;
Si j’étais la pervenche
Ou les roseaux,
Ou le lac, ou la branche
Pleine d’oiseaux,
Ou l’étoile qui marche
Dans un ciel pur,
Ou le vieux pont d’une arche
Au profil dur ;
Si j’étais la voix pleine,
La voix des cors,
Qui fait bondir la plaine
À ses accords,
Ou la Nymphe du saule
Au sein nerveux
Qui met sur son épaule
Ses longs cheveux ;
À vous, ô charmeresse
Pleine d’attraits,
Élise, à vous, sans cesse
Je donnerais
Ma voix, ma fleur, mon ombre
Douce à chacun,
Mes chants, mes bruits sans nombre
Et mon parfum,
Et tout ce qui vous fête
Comme une sœur.
Mais je suis un poète
Plein de douceur,
Qui ne sait que bruire
À tous les bruits,
Faire vibrer sa lyre
Au vent des nuits,
Ou, quand le jour se lève
Tout azuré,
S’envoler dans un rêve
Démesuré.
Donc, je vous ai servie,
Heureux encor
De vous donner ma vie,
Cette fleur d’or
Que tourmente et caresse
Dans un rayon
La frivole déesse
Illusion ;
Mon esprit, qui s’enivre
De vos clartés,
Et qui ne veut plus vivre
Quand vous partez ;
Et tout ce que je souffre
Si loin du jour,
Et mon âme, ce gouffre
Empli d’amour !
De mai à juillet 1839.
Amours d’Élise
Feuillets détachés
Théodore de Banville (1823-1891)
Les Cariatides (1842)
LIVRE DEUXIÈME
Vos Pensées