ADAH
C’en est fait des beaux jours ! le soleil incertain
S’est levé dans la brume.
De nos baisers d’hier, pleurant jusqu’au matin,
Je garde une amertume.
Nous marchions, au retour, sur les gazons flétris,
Sur la feuille jaunie,
Quand j’ai vu s’allumer, dans ses yeux assombris,
L’éclair de l’ironie.
Et mon cœur se referme ! et j’oublie à jamais
Nos printemps et mes songes.
Bonheurs qu’il m’a. donnés, saisons où je l’aimais,
N’étiez-vous que mensonges ?
VENTS D’AUTOMNE
Tenez la porte close et gardez votre cœur !
Je sens un souffle aigu, j’écoute un bruit moqueur :
Voici les vents d’automne.
Les feuilles devant moi volent en tourbillons ;
Un brouillard glacial étend sur les sillons
Sa blancheur monotone.
Adieu, tièdes zéphyrs aux murmures discrets !
C’est la bise insolente ; elle arrache aux forêts
Des cris de mille sortes.
Je l’entends qui nous raille en ses longs sifflements...
Et j’ai fait, sous mes pieds, comme des ossements,
Craquer les branches mortes.
ADAH
Je m’éveille au milieu du lointain univers
Où tu m’as entraînée.
Je cherche autour dé moi, dans nos jardins déserts ;
J’y suis abandonnée !
Que me font ces fruits d’or dérobés sur ta foi
Pour les goûter ensemble ?
Que me font ces beaux lieux où j’aspirais pour toi ?
J’y suis seule et je tremble.
Pauvre cœur, à jamais exilé de l’amour,
Mon supplice commence.
Pourrai-je sans mourir traverser tout un jour
Ma solitude immense ?
CHŒUR DE FAUNES
Quand les fleurs tombent du rosier,
Quand mûrit le rouge alizier,
Quand les bois sont devenus jaunes,
Entre les ceps de pourpre et d’or,
Prompts à cueillir leur doux trésor,
Voici le chœur des joyeux Faunes.
Les jours ont perdu leurs clartés,
Les derniers fruits sont récoltés,
Mais il reste encor la vendange.
Le soleil, au fond du raisin,
Cache un feu pour l’hiver voisin :
En Bacchus Apollon se change.
Vois, sous les chênes dépouillés,
Danser les Faunes barbouillés,
Riant sous leur masque de lie.
Fardez ainsi votre pâleur ;
Le rire étouffe la douleur :
On la cache, et puis on l’oublie.
Plus mon âme a de lourds chagrins,
Plus ma voix a de gais refrains,
Mon œil de railleuses tendresses !
Voyez, sur les gazons flétris.
Le soir qui passe en manteau gris...
C’est l'instant propices aux ivresses.
Ta joue a perdu son carmin ;
L’ennui rendrait chauve, demain,
Ton front jauni par son haleine.
Reçois nos joyeuses couleurs :
Il faut, sur un visage en pleurs,
Mettre le masque de Silène.
Pourquoi, dans tes yeux obscurcis,
De ton cœur trahir les soucis ?
Veux-tu que la pitié t’accable ?
Laisse notre doigt acéré
Sur ton masque transfiguré
Graver un rire ineffaçable.
Des traits que vous avez reçus,
Pour bien .guérir, ô cœurs déçus !
Rendez des blessures pareilles.
Venez apprendre à nos leçons
Comment dans le miel des chansons
On tient prêt le dard des abeilles.
CHANSON DU MERLE
Le rossignol amoureux,
Langoureux,
Qui s’enivrait d’une rose,
L’oiseau poète est parti,
Averti
De l’hiver et de la prose.
Mais il reste encore des voix
Au doux mois
Où le raisin nous arrive.
Voyez, sans craindre les rets,
Des forêts .
Sortir en chantant la grive ;
La grive et le sansonnet
Qui connaît
Les plus beaux ceps de vos vignes ;
Le merle, siffleur méchant,
Dont le chant
Raille et fait peur à vos cygnes.
Il mord, le hardi voleur,
Au meilleur ;
A tout fruit mûr il fait brèche ;
Puis, des pampres déliés,
A nos pieds,
Part sifflant comme une flèche.
Il effleure, oiseau fripon,
Le jupon
Et la main de la plus belle ;
Portant sur l’arbre voisin
Un raisin
Qu’il becqueté en riant d’elle.
Sans doute, un jour, l’étourdi,
Engourdi
Par le jus divin qu’il aime,
Sans voir nos lacets subtils,
Dans leurs fils
Ira se jeter lui-même.
Aux chasseurs qui l’ont guetté,
Sa gaîté
Le trahit, sous le feuillage :
La mort vient dans son plaisir
Le saisir...
C’est le sort rêvé du sage.
ADAH
Voici l’urne où j’ai bu la divine liqueur,
Plus rien, plus rien n’y reste...
Et je garde aujourd’hui des voluptés du cœur
Un souvenir funeste.
O vous qui dans nos prés où je dansais pieds
Et d’où je suis proscrite,
Interrogez encor, sous vos doigts ingénus,
La blanche marguerite ;
Vous qui rêve ? encor d’innocence et d’amour,
Enfant rieuse et blonde,
Le vent qui m’a porté doit vous porter un jour
Dans ce désert du monde.
Et, quand disparaîtra le mirage trompeur,
A moitié dans la route,
Vous aussi vous aurez ma voix qui vous fait peur,
Et mes yeux qu’on redoute.
Car vous ne voudrez pas exposer votre deuil
A là foule qui passe ;
A défaut du bonheur, gardons au moins l’orgueil
Pour dernière cuirasse !
Repoussons des humains l’insolente pitié :
Mieux vaut leur lâche envie.
Jetons comme-un mépris, à leur fausse amitié,
L’éclat de notre vie.
Je veux faire pâlir le printemps et l’été
Devant ma belle automne ;
Du charme rayonnant de ma sérénité
Je veux que l’on s’étonne.
Je veux plus haut qu’eux tous rire et chanter encor !
Je veux, je veux répandre
Mes plus sombres pensers avec une voix d’or,
Avec un regard tendre.
Que chacun loue en moi la stoïque raison,
La tendresse divine...
Quand chaque flot de miel portera son poison,
Chaque fleur son épine.
Viens, ô consolateur que j’insultais hier !
Sois mon amer génie.
Oh ! viens m’ouvrir ton temple, asile d’un cœur
Ironie, Ironie !
FEUX FOLLETS
Les cieux de vapeurs sont chargés ;
Sortez de terre et voltigez,
Flammes railleuses de l’automne.
Venez, sylphes et lutins,
De vos rires argentins
Rompre sa voix monotone.
Levez-vous, esprits follets,
Sur l’étang qui fume ;
Trilby chante ses couplets :
Valsez dans la brume.
Sautez, sans courber les joncs,
Sur les fossés des donjons
Et sur les bruyères,
Sur les crânes dispersés
Dans les cimetières ;
On entend, où vous dansez,
Le rire des trépassés.
Victor de Laprade
poète français (1812 — 1883)
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